La mort est une somme. L’encre épaisse de la vie s’étire sur le papier en traits brefs – épisodes, pensées, opinions, personnes, lieux – et, lorsque la plume n’a plus rien à donner, il reste toute une vie. Le moment de la mort, enseigne la ‘Hassidout, est un condensé de tout ce qui l’a précédé. Chez les véritables Justes, chez ceux dont le temps passé sur terre fut en parfaite adéquation avec leur raison d’être, cela apparaît plus clairement encore. Les récits de leurs derniers instants, parfois extraordinaires, renferment tout leur passé. En étudiant attentivement ces épisodes, nous pouvons découvrir la nature de leur âme et la mission particulière qui fut la leur.1
Conquérant des montagnes, démolisseur de montagnes
Rabba bar Na’hmani, connu simplement sous le nom de Rabba, et Rav Yossef étaient des Sages du Talmud babylonien du IIIe siècle. Compagnons d’étude tout au long de leur vie, ils étaient souvent du même avis et tout aussi souvent en désaccord. Après le décès de Rav Yehouda ben Ye’hezkel – le directeur de l’académie de Poumbedita, haut lieu de l’érudition juive babylonienne –, Rabba et Rav Yossef furent tous deux considérés comme des successeurs possibles, mais les Sages de Babylonie ne parvenaient pas à trancher. Chacun des candidats possédait une qualité dont l’autre était dépourvu. Rav Yossef était respectueusement surnommé « Sinaï », en référence à l’ensemble de la loi donnée à Moïse sur cette montagne. Son savoir était encyclopédique : il englobait toutes les lois et tous les principes connus des hommes. Rabba, en revanche, était appelé « celui qui déracine les montagnes », allusion à l’acuité de son raisonnement dialectique. En confrontant différents principes juridiques, en isolant leurs différences et en résolvant leurs contradictions, Rabba parvenait à une compréhension des lois plus profonde que ne pouvait le permettre une connaissance sommaire. Rav Yossef excellait par l’étendue de son savoir, Rabba par sa profondeur.
Lequel des deux convenait le mieux pour diriger l’académie – l’érudit qui maîtrisait les textes ou l’esprit pénétrant ? Les Sages soumirent la question à leurs collègues en Terre d’Israël, qui répondirent : « Sinaï est supérieur, car tous dépendent de celui qui possède le blé. » En définitive, expliquaient-ils, les décisions de loi ne peuvent reposer que sur la connaissance des textes pertinents ; si admirable que soit une intelligence pénétrante, elle ne saurait s’exercer sans « celui qui possède le blé ». Rav Yossef déclina toutefois la charge et insista pour que Rabba l’accepte. Après le décès de Rabba, Rav Yossef finit par assumer la fonction, jusqu’à son propre décès trois ans plus tard.2
Un monde en deuil
Rabba mourut dans une forêt. Un détracteur l’avait calomnié auprès du gouvernement perse, affirmant que les sessions d’étude qu’il organisait deux fois par an éloignaient de leur foyer des milliers de contribuables et causaient ainsi d’importantes pertes financières à l’Empire perse. Pourchassé par des agents, il trouva refuge dans une forêt proche d’Agama. Le Tribunal céleste réclamait toutefois sa présence, et l’Ange de la Mort fut envoyé pour venir le chercher. Lorsque celui-ci eut accompli sa mission, les Sages de Poumbedita pressentirent que leur maître n’était plus de ce monde et partirent à la recherche de son corps. À l’approche d’Agama, ils virent un vol d’oiseaux qui se tenaient là, planant au-dessus d’un endroit de la forêt. Ils comprirent que son corps reposait en ce lieu et que les oiseaux protégeaient leur saint maître. Ils se chargèrent de son inhumation et portèrent son deuil pendant sept jours.
Le Talmud rapporte que le monde naturel pleura lui aussi la perte de Rabba. « Le jour de sa mort, une tempête souleva un Arabe monté sur un chameau et le transporta d’une rive à l’autre de la rivière Papa. “Que signifie cela ?” demanda-t-il. Lorsqu’on lui apprit que Rabba était mort, il s’adressa à D.ieu : “Maître de l’univers… Rabba T’appartient et Tu appartiens à Rabba ; pourquoi détruis-Tu le monde à cause de lui ?” À ces mots, la tempête s’apaisa. »3
Le jour où Rav Yossef mourut, la nature connut un bouleversement analogue. Une tempête projeta en l’air les pierres qui soutenaient le pont sur l’Euphrate, jusqu’à ce qu’elles se touchent.4
Le fleuve, le jardin et au-delà
« Un fleuve sortait d’Éden pour arroser le jardin. »5 Il existe un fleuve, dit le verset, qui quitte sa source, appelée Éden, pour irriguer un jardin – pour façonner une étendue verdoyante. Le jardin dont il est question est le jardin d’Éden, demeure originelle de l’homme et de la femme. Ses arbres aux fruits délicieux et sa beauté luxuriante lui viennent du fleuve qui lui apporte la vie.
La description du trajet du fleuve depuis Éden jusqu’au jardin est davantage qu’une simple description littérale : c’est une métaphore du cheminement des idées, depuis leur point d’origine jusqu’à leur plein développement sous la forme de leçons transmissibles.6
Un jardin offre à nos sens des plaisirs variés, mais les délices qu’il nous propose sont le fruit d’une réflexion minutieuse. Le jardinier choisit judicieusement ses fleurs et ses arbres, planifie leur disposition de manière à en maximiser l’effet, soigne les allées, taille, élague et pave afin que le visiteur puisse goûter sans entrave aux plaisirs du jardin. Un jardin est une salle de classe. L’enseignant compose soigneusement ses leçons pour l’élève, tout comme l’horticulteur conçoit la disposition de ses fleurs pour celui qui les contemple. Dans son jardin-salle de classe, l’enseignant est méticuleux, attentif à ce qu’il présente, à la manière dont il le présente et à ce qu’il choisit de ne pas présenter, afin que sa leçon puisse procurer un plaisir intellectuel.
Le fleuve qui alimente le jardin est la somme de toutes les connaissances accumulées par l’enseignant. Il est large et puissant ; son flot est incessant. L’esprit de l’enseignant bouillonne de tout le savoir qu’il a accumulé. Chaque loi, chaque idée, chaque axiome et chaque récit qu’il a appris se mêlent en un immense courant impétueux. C’est à partir de ce courant qu’il construit son jardin – ses leçons soigneusement choisies.
À l’opposé de la beauté ordonnée du fleuve et du jardin, loin de leur agréable rationalité, se trouve un autre foyer d’émerveillement. Ici, ce ne sont pas des connaissances assimilables qui nourrissent l’esprit, mais un élixir de créativité chaotique et vertigineux. C’est l’autre côté du fleuve, son origine, ce que le verset appelle Éden. Le mot Éden signifie un plaisir intense, mais il évoque plus précisément un délice impénétrable, quelque chose d’insondable.
Peut-être s’agit-il de la source même de la créativité, de ce jaillissement indicible à partir duquel toute pensée nouvelle finit par prendre forme. On peut percevoir, dans le fleuve et le jardin, des échos à peine sensibles d’Éden, mais celui-ci ne peut s’y manifester. Il n’est pas pleinement présent dans le fleuve et n’irrigue pas le jardin : il constitue un monde en soi.
De rares personnes, toutefois, pénètrent en Éden, et elles y parviennent par l’effort.7 Il faut une volonté de fer et une persévérance sans relâche pour se frayer un chemin à travers le vaste paysage d’une idée, en quête de son centre. La plupart se contentent des fleuves – de la netteté d’une logique pleinement élaborée. Mais rares sont ceux qui aspirent ardemment à cette friction intellectuelle – la dissonance entre des idées divergentes et jusqu’où elle peut mener.
Rav Yossef était un homme du fleuve ; Rabba était un homme d’Éden.8 L’érudition de Rav Yossef correspond à l’immensité du savoir que représente le fleuve. L’esprit infatigable et pénétrant de Rabba correspond au point aigu et indéchiffrable du savoir qui se trouve en Éden.9
Une disparition ordonnée
Les phénomènes qui défièrent l’ordre naturel les jours où Rabba et Rav Yossef quittèrent ce monde font apparaître les thèmes fondamentaux de leur vie. La cohérence d’un vaste et foisonnant univers de lois est la passion de Rav Yossef. Lorsque Rav Yossef disparaît, l’Euphrate bondit et gronde, ébranlant le pont qui l’enjambe jusqu’à le faire ployer. Le vaste fleuve est le monde de Rav Yossef, celui de tours savamment construites à partir de vastes fleuves de savoir. Son tumulte est une célébration de sa vie. Au moment de sa disparition, la création exulte devant l’apport de Rav Yossef. Le fleuve apparaît alors au grand jour.
Une disparition indomptée
Rabba, quant à lui, adore le chaos aveuglant qui est la source de la pensée.
C’est pourquoi Rabba meurt seul et se trouve protégé par un vol d’oiseaux. Son incursion sans pareille au cœur de la raison fut un voyage solitaire. Seul, il perçut les secrets d’Éden. Les oiseaux, soustraits à l’attraction de la terre et décrivant des cercles au-dessus du domaine des hommes et des bêtes, font allusion à ce plan élevé d’accomplissement spirituel. Le silence de la forêt et les ailes des oiseaux sont une expression naturelle de l’œuvre à laquelle Rabba consacra sa vie. Mais l’expression la plus complète de son âme, lorsque la création se déploie pour nous révéler Rabba, se trouve dans la tempête.
« Le jour de sa mort, une tempête souleva un Arabe monté sur un chameau et le transporta d’une rive à l’autre de la rivière Papa. “Que signifie cela ?” demanda-t-il. Lorsqu’on lui apprit que Rabba était mort ce jour-là, il s’adressa à D.ieu : “Maître de l’univers… Rabba T’appartient et Tu appartiens à Rabba ; pourquoi détruis-Tu le monde à cause de lui ?” À ces mots, la tempête s’apaisa. »
Le fleuve, comme nous l’avons vu, est le symbole d’un intellect conventionnel – les eaux rassemblées de la pensée rationnelle. Mais cette tempête bouleverse l’ordre naturel dans lequel l’homme ne peut demeurer que dans les limites du fleuve. L’Arabe et son chameau – qui représentent le voyageur ordinaire – sont arrachés à leur position confortable sur la terre ferme et déposés sur « l’autre rive du fleuve » : la source du fleuve leur est montrée. Ce n’est pas le cours familier des eaux qu’il contemple, mais les sources bouillonnantes dont elles jaillissent. Lorsque Rabba disparaît, Éden se déchaîne sur le monde.
Cette révélation n’est pourtant que momentanée. La population dans son ensemble vit des eaux du fleuve. Éloignée des rives du fleuve, elle est déstabilisée par l’imprévisibilité de l’autre côté du fleuve. En Éden, tout est possible ; toute pensée peut être démolie puis rebâtie pour aboutir à des résultats nouveaux, parfois étranges.
Mal à l’aise à l’endroit où il a été déposé, l’Arabe proteste auprès de D.ieu : « Rabba T’appartient et Tu appartiens à Rabba ; pourquoi détruis-Tu le monde à cause de lui ? » D.ieu est, bien entendu, le Créateur – non seulement de ce que voit l’œil nu, mais encore de tout le champ du possible, de la créativité elle-même. Les efforts de Rabba pour atteindre le puits de la créativité et en tirer des idées nouvelles imitent l’action du Créateur lui-même. Ainsi, Rabba et D.ieu ne font, en un sens, qu’un.10 Si la puissance créatrice incessante de D.ieu se déverse sur la terre, l’ordre terrestre est menacé. Une fois ses frontières tracées, la création ploie sous le poids de la présence illimitée de D.ieu. Telle est la substance de la plainte de l’Arabe. En permettant à l’énergie singulière de Rabba – étroitement liée à celle de D.ieu – de rayonner le jour de sa disparition, le « monde sera détruit à cause de lui ». La tempête s’apaisa donc. L’âme de Rabba fulgure quelques brefs instants à travers la création, puis cesse de s’y manifester. Car, si cette manifestation devait se prolonger, l’intelligence du plus grand nombre s’effondrerait ; plus personne ne saurait comment penser ni que penser.
« Deux amis qui ne se séparent jamais »
Rabba et Rav Yossef, malgré leurs différences, sont inséparables. L’originalité de Rabba et la maîtrise de Rav Yossef sont toutes deux indispensables au développement d’un système de loi. Rabba apporte l’étincelle d’ingéniosité qui donne naissance à d’infinies constructions d’idées. Rav Yossef les canalise et transforme ces idées encore informes en lois applicables. En définitive, comme l’ont dit les Sages de la Terre d’Israël, l’enseignement doit émaner de celui qui possède la Tradition tout entière. C’est le fleuve de Rav Yossef qui nourrit la nation. Sa parfaite familiarité avec toutes les lois lui confère le droit de siéger à la tête de l’académie. Rav Yossef renonça toutefois à ce droit en faveur de Rabba et ne dirigea l’académie qu’après la disparition de ce dernier. Car, pour qu’il y ait un fleuve, il faut un Éden. Voilà pourquoi la tempête eut bel et bien lieu et pourquoi elle fut consignée : il faut entrevoir ce qui se trouve au-delà du fleuve pour inspirer le courant de pensée symbolisé par le fleuve. Certes, il est impossible d’exposer toute la portée de cette originalité, comme l’ont montré l’Arabe et son chameau. Mais Rabba doit laisser son art s’exprimer, ne serait-ce que faiblement, afin que Rav Yossef puisse prendre le relais et offrir au peuple un fleuve d’idées et de lois.
Adapté de Likoutei Levi Its’hak, Iguerot, p. 343–345.

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