Depuis presque aussi longtemps que la nation juive existe, elle est persécutée et contrainte d’errer d’un pays à l’autre : depuis l’esclavage en Égypte jusqu’à la destruction des deux Saints Temples de Jérusalem, en passant par les croisades, les pogroms, la Shoah et, enfin, l’antisémitisme contemporain.
Ces périodes de déracinement national sont appelées en hébreu galout, « exil ». Les quatre principales périodes d’exil sont connues sous le nom d’« arba galouyot » (les quatre exils).1
Le commencement : l’Égypte (1523 AEC – 1313 AEC)
Le commencement de toute galout, la racine à partir de laquelle elle se développa et se ramifia, remonte au moment où Jacob et ses enfants quittèrent Canaan (nom que portait alors la Terre d’Israël) en raison de la famine et se rendirent en Égypte pour y trouver de la nourriture.2 Ils s’y établirent, y prospérèrent et devinrent de plus en plus nombreux.3 Craignant l’essor de cette nation, Pharaon réduisit les enfants d’Israël en esclavage.4 Au terme de 210 ans, D.ieu envoya la délivrance par l’intermédiaire de Son serviteur Moïse, frappant les Égyptiens des dix plaies.5 Le peuple juif fut délivré et entreprit son voyage de quarante ans dans le désert pour regagner sa terre, la Terre d’Israël.
L’exil égyptien fut le précurseur et le modèle des quatre exils que le peuple juif devait endurer par la suite.6 7
Les quatre exils
Le prophète Daniel eut une vision qui fait discrètement allusion aux quatre exils de la nation juive :
Je vis, dans ma vision nocturne… quatre grandes bêtes… La première était semblable à un lion… et voici qu’apparut une autre bête, une seconde, semblable à un ours… Ensuite, je regardai, et en voici une autre, semblable à un léopard… Après cela, je regardai dans la vision nocturne, et voici une quatrième bête, effrayante, redoutable et d’une force extraordinaire.8
Dans la prophétie de Daniel, chaque créature symbolise un exil que le peuple juif devait subir. La première représentait Babylone, la deuxième la Médie/Perse, la troisième la Grèce et, enfin, la quatrième Édom, généralement identifié à Rome.9
Babylone (423 AEC – 372 AEC)
Babylone fut le premier exil. Jusqu’alors, le Saint Temple se dressait au cœur de Jérusalem, le divin s’y manifestait encore avec évidence et les miracles y abondaient. Puis cette nation juive, jusque-là active, vivante et dynamique, cessa d’exister. En l’an 3338 (423 AEC), Nabuchodonosor, roi de Babylone, assiégea Israël et le dévasta.
Lorsque Nabuchodonosor détruisit le Saint Temple, il exila 10 000 des membres les plus brillants et les plus prometteurs de la nation juive (parmi lesquels Daniel, ‘Hanania, Mishaël et Azaria), ne laissant sur place que les ouvriers chargés de cultiver les champs. Les Juifs demeurés en Israël sous le règne du roi Sédécias commencèrent à se rebeller contre Nabuchodonosor. Le prophète Jérémie supplia le roi de mettre fin à cette rébellion insensée et de se soumettre à Nabuchodonosor avant qu’il ne soit trop tard,10 mais son avertissement ne fut pas entendu. Les Juifs encore présents en Israël furent écrasés et envoyés en exil : « Sur les rives des fleuves de Babylone, là nous étions assis et nous pleurions aussi au souvenir de Sion. »11
Cependant, même au cœur de la nuit la plus sombre, une lueur d’espoir subsistait, tandis que le peuple juif commençait à s’adapter à son nouvel environnement. Les Juifs commencèrent à prospérer à Babylone, y fondant des communautés, construisant des mikvés et ouvrant des maisons d’étude.
Perse/Médie (372 AEC – 348 AEC)
En 3389 (372 AEC), le roi Darius Ier de Perse conquit Babylone, inaugurant ainsi le deuxième exil du peuple juif. Il se montra favorable aux Juifs et nomma le prophète Daniel premier ministre du royaume. (Le célèbre récit dans lequel Daniel fut accusé de s’être rebellé contre le roi et jeté dans la fosse aux lions se déroula durant cette période.12) Après seulement une année de règne, Darius mourut en 3390 (373 AEC).
La couronne passa alors à Cyrus le Grand. Lui aussi se montra favorable au peuple juif et, sous son règne, les Juifs reçurent l’autorisation de retourner en Israël afin de reconstruire le Saint Temple. Lorsque Cyrus accorda cette autorisation, 42 360 Juifs se rendirent à Jérusalem et commencèrent les travaux. Le roi Cyrus régna trois ans, de 3390 à 3393 (373 AEC–370 AEC).
Puis le roi Assuérus monta sur le trône, et l’histoire de Pourim commença. Assuérus interrompit la construction du Temple, qui ne reprit pas de son vivant. Peu après la fin de l’histoire de Pourim, en 3406 (355 AEC), Assuérus mourut et eut pour successeur Darius II (le fils qu’il avait eu d’Esther). Deux ans plus tard, en 3408 (353 AEC), les Juifs reçurent l’autorisation de reprendre les travaux du Temple, qui fut achevé en 3412 (349 AEC).
Grèce 371 AEC – 140 AEC
La Perse, qui avait été l’empire le plus puissant, succomba ensuite à la puissance d’Alexandre le Grand en l’an 3390 (371 AEC). Israël passa ainsi sous domination grecque. Les souverains grecs ne chassèrent pas les Juifs de leur terre et ne détruisirent pas le Temple. De nombreux Juifs n’en furent pas moins influencés par le mode de vie grec, fondé sur la recherche des plaisirs physiques et la glorification du corps. De fait, beaucoup de Juifs commencèrent à s’assimiler et à se conformer au mode de vie grec.
En l’an 3413 (348 AEC), Ezra le Scribe13 (qui vécut avant la domination grecque, pendant l’exil perse) ramena de nombreux Juifs en Israël afin de redonner vie aussi bien à la terre qu’au mode de vie juif. De nombreuses ordonnances rabbiniques furent instituées à cette époque pour atteindre cet objectif.14
Le règne d’Alexandre fut bref et, après sa mort, son empire fut partagé entre ses quatre généraux, qui gouvernèrent différentes régions du royaume, dont l’Égypte. En l’an 3515 (246 AEC), Ptolémée, le souverain qui régnait alors sur l’Égypte (la plupart des rois de cette dynastie portaient ce nom), réunit 72 sages juifs et les contraignit à traduire la Torah en grec. Ce fut une tragédie majeure pour le peuple juif, car, jusque-là, la Torah de D.ieu avait toujours été rédigée en hébreu, la langue sainte, et la moindre modification ou erreur de traduction risquait d’ouvrir la voie à de graves méprises.15
Antiochus IV accéda peu après au trône, en 3586. Contrairement à ses prédécesseurs, Antiochus se montra hostile au peuple juif. Il assassina des milliers de Juifs et imposa de sévères décrets, interdisant notamment la circoncision et l’observance du Chabbat.
En l’an 3621 (140 AEC), un petit groupe de Juifs connus sous le nom de Maccabées se dressa contre le tyran, vainquit ses armées et le chassa d’Israël. Le peuple juif fut de nouveau libéré de toute domination étrangère. Nous célébrons cette victoire miraculeuse par la fête de ‘Hanouka. (Pour un récit historique complet de l’histoire de ‘Hanouka, voir ici.)
Rome (69 EC – aujourd’hui)
L’Empire romain porta le coup de grâce à la souveraineté juive en Israël et provoqua le dernier exil des Juifs, un exil qui dure depuis près de 2 000 ans et ne s’est pas encore achevé.
À cette époque, le peuple juif était divisé en quatre factions : les Pharisiens, les Sadducéens, les Sicaires et les Zélotes. Certains de ces groupes commencèrent à se rebeller contre le puissant empire.
L’empereur Néron considéra cela comme une trahison et envoya son meilleur général, Vespasien, accompagné de son fils Titus et de 60 000 soldats romains, réprimer la révolte.
Finalement, en l’an 3829 (69 EC), une oppression qui avait commencé par de lourds impôts s’acheva par des tueries de masse. Les Juifs furent massacrés et sauvagement mis à mort, leurs maisons furent pillées et le Saint Temple fut réduit en cendres. Depuis lors, le peuple juif est persécuté et exilé.
En 1096, la première croisade détruisit des communautés juives dans toute l’Europe et en Israël. En 1144 eut lieu la première accusation de meurtre rituel dont on ait conservé la trace. En 1190, des Juifs furent massacrés en Angleterre pendant la troisième croisade. Un autodafé public du Talmud eut lieu à Paris en 1242. En 1290, tous les Juifs furent expulsés d’Angleterre.16 L’Inquisition espagnole commença en 1478. En 1648, des Juifs furent massacrés par les forces de Chmielnicki (événement connu sous le nom de guezeirat Ta’h veTat). En 1918, plus de 60 000 Juifs furent tués pendant la Révolution russe. Enfin, au cours de la Shoah, six millions de Juifs furent massacrés.
Selon les mots de Mark Twain :
Les Égyptiens, les Babyloniens et les Perses s’élevèrent, emplirent la planète de bruit et de splendeur, puis s’effacèrent jusqu’à n’être plus qu’un songe, avant de disparaître ; les Grecs et les Romains suivirent, firent un immense fracas, puis disparurent… Le Juif les vit tous, leur survécut à tous.
La controverse sur les exils
Qu’est-ce donc, exactement, qui constitue un exil ? Comme nous l’avons mentionné plus haut, le peuple juif fut expulsé de certains pays d’Europe. Pourquoi ces exils ne sont-ils pas inclus dans le décompte ?
Toutes les opinions s’accordent sur l’identité des trois premiers exils, puisqu’ils ressortent clairement du livre de Daniel.17 La controverse porte sur l’identité du quatrième et dernier exil, appelé « Édom ».
Tous les sages s’accordent à dire que le mot « Édom » désigne habituellement les Romains.18 Cependant, certaines prophéties emploient le mot « Édom » non pas nécessairement en référence à Rome, mais pour désigner d’autres nations, comme dans la prophétie de Daniel.
Compte tenu de cela, Avraham Ibn Ezra estime que le quatrième royaume à avoir exilé le peuple juif (« Édom ») fut celui des Yichmaélim, c’est-à-dire des adeptes de l’islam. Son raisonnement tient au fait que le quatrième animal de la prophétie de Daniel est décrit comme une bête effrayante et puissante, et qu’il considérait la domination islamique comme la plus dure envers les Juifs.19
Na’hmanide soutient au contraire que l’Empire romain fut le dernier exil enduré par le peuple juif. Il explique que les quatre royaumes ne sont pas définis par leur puissance ou leur force, mais par le fait qu’ils furent à l’origine même de l’exil des Juifs. Il parvient à cette conclusion parce que, malgré les nombreuses autres menaces contre notre existence qui survinrent après les Romains, nous n’avons pas encore été délivrés de cet exil précis.20,21
Dans son ouvrage Ner Mitsva, le Maharal de Prague observe que, bien que l’empire islamique ait été une nation « forte et puissante », il ne figure pas parmi les quatre empires qui exilèrent Israël. Il explique que les quatre empires inclus dans ce décompte arrachèrent effectivement à Israël la royauté et le pouvoir, permettant ainsi à ces nations de retarder la délivrance. Tant qu’elles régnèrent, la souveraineté de la nation d’Israël ne fut pas rétablie.
L’islam, en revanche, malgré sa grandeur et sa supériorité, ne remit pas en cause la royauté d’Israël et n’est donc pas considéré comme une puissance ayant provoqué l’exil.
L’exil comme remède
La question demeure : pourquoi ? Dans quel but D.ieu plaça-t-Il le peuple juif en exil, non pas une fois, mais à quatre reprises ?
Le verset déclare : « À cause de nos péchés, nous avons été exilés de notre terre. »22 Les « péchés » dont il est question ici n’étaient pas de simples fautes ou erreurs.
Le Talmud relate un épisode : lors de la destruction du Saint Temple, D.ieu trouva notre patriarche Abraham debout parmi les ruines. Abraham se mit à plaider en faveur du peuple juif :
[D.ieu] dit : « Que fait Mon bien-aimé dans Ma maison ? »
Abraham répondit : « Je suis venu au sujet du sort de mes enfants. »
[D.ieu] dit : « Tes enfants ont péché et sont partis en exil. »
« Peut-être, dit Abraham, n’ont-ils péché que par erreur ? »
Il répondit : « Elle s’est livrée à la débauche. »
« Peut-être ne furent-ils que quelques-uns à pécher ? »
« Ils furent nombreux », vint la réponse.
« Peut-être que, si Tu leur avais laissé davantage de temps, ils se seraient repentis », plaida-t-il.
Et Il répondit : « Quand tu fais le mal, alors tu te réjouis ! »23
Ce récit nous permet de mesurer la gravité des péchés commis et de comprendre que l’exil était nécessaire pour en purifier la nation juive. Cependant, le châtiment n’était pas le seul objectif de D.ieu. Les quatre exils s’inscrivent dans un dessein plus vaste.
Le Talmud donne l’explication suivante au phénomène de la galout : « Rabbi Éléazar dit également : le Saint béni soit-Il n’exila Israël parmi les nations que pour que des convertis se joignent à eux. »24
Nous pouvons en déduire que l’exil remplit une double fonction : premièrement, servir de châtiment pour nos péchés ; deuxièmement, nous permettre d’être une lumière pour les nations et d’inciter le monde à s’améliorer.25 (Pour en savoir plus sur ce sujet, voir ici.)
Puisse D.ieu, par ce mérite, nous faire sortir de la galout et nous rassembler des quatre coins de la terre en Terre d’Israël, Amen.

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