Un matin, durant mes années à la yeshiva, nous étions en pleine lecture de la Torah lorsqu’il se produisit quelque chose d’étrange. Le gabbaï s’était approché de l’un des élèves pour lui proposer de le faire monter à la Torah, mais celui-ci, pris de timidité, refusa. Le gabbaï se tourna alors vers un autre élève, mais celui-ci avait pris du retard dans sa prière par rapport au minyane et préférait le combler, tandis que les deux garçons assis à la table suivante se cédaient poliment l’honneur l’un à l’autre.

Notre maître n’apprécia guère la scène

Leur discrète négociation ne dura que quelques secondes avant que l’un d’eux accepte avec gratitude et se dirige vers la bima. Mais tout cet intermède avait déjà attiré l’attention de notre roch yeshiva — le directeur de la yeshiva —, et il n’avait guère apprécié ce qu’il avait vu.

Dès que nous eûmes terminé la prière, le roch yeshiva frappa sur la table pour réclamer notre attention.

Il commença par évoquer certains des litiges et controverses liés à la synagogue dont la littérature rabbinique a gardé la trace au fil des siècles. Il est arrivé que des communautés entières se trouvent entraînées dans un conflit né d’une querelle entre deux hommes qui revendiquaient le droit d’occuper une place précise à la synagogue. Le Code de la loi juive précise dans les moindres détails quel fidèle a priorité pour diriger l’office ou réciter le Kaddich, et malheur à l’assemblée qui, par inadvertance, ne donne pas son tour à celui qui y avait droit.

Autrefois, nous expliqua-t-il, les gens se disputaient l’honneur de monter à la Torah, car ils tenaient à être appelés et à réciter les bénédictions. « Votre indifférence apparente ne témoigne-t-elle pas d’un manque d’estime pour la Torah ? » nous lança-t-il.

Ce matin-là, la plupart des garçons quittèrent la salle de prière en traînant les pieds, visiblement penauds. Pour ma part, je restai sur place tandis que tous les autres descendaient prendre leur petit déjeuner. J’avais toujours entretenu de bons rapports avec le Rav et je me sentis assez à l’aise pour lui demander en privé de préciser sa pensée. Souhaitait-il vraiment nous voir jouer des coudes et manœuvrer pour obtenir une montée à la Torah ? Ne valait-il pas mieux préserver la paix que d’en venir aux mains en public ?

Il me donna raison. Il faut être bien mesquin pour se laisser absorber par ses désirs personnels au point d’être prêt à troubler toute une assemblée afin d’avoir son moment de gloire. Mais, d’un autre côté, il faut aussi apprécier à sa juste valeur l’expérience religieuse à laquelle on renonce.

Il ne faut pas confondre indifférence et générosité. Renoncer à une chose que l’on désire pour faire plaisir à quelqu’un est digne d’éloge. Mais négliger une chose parce qu’on ne lui accorde pas suffisamment de valeur est inexcusable.

L’herbe est plus verte de l’autre côté

Nous retrouvons une discussion parallèle dans la paracha de cette semaine.

Lorsque les deux tribus de Ruben et de Gad voient les fertiles pâturages de Midiane et demandent l’autorisation de demeurer en Transjordanie plutôt que de franchir le Jourdain pour entrer en Israël, Moïse s’irrite. Il leur reproche une ingratitude méprisable et de ne pas apprécier suffisamment la Terre sainte.

Finalement, après que les tribus ont promis de demeurer à jamais unies au reste du peuple et se sont portées volontaires pour accompagner leurs frères au combat, Moïse donne son accord et attribue des terres sur la rive orientale du Jourdain à Ruben, à Gad et à la moitié de la tribu de Manassé.

La moitié de la tribu de Manassé ? D’où venait-elle ?

Si le seul fait d’avoir formulé cette demande avait suscité l’irritation de Moïse à l’égard des deux premières tribus, pourquoi attribua-t-il de sa propre initiative un territoire à Manassé dans cette région ?

Le fait même que Moïse ait permis à certains Juifs de s’y établir montre clairement qu’il reconnaissait que la présence d’une partie du peuple au-delà du Jourdain présentait un réel intérêt. Les deux tribus et demie installées sur l’autre rive faisaient office de rempart : elles protégeaient le flanc oriental vulnérable d’Israël contre les attaques et servaient d’intermédiaires entre Israël et les nations voisines. En principe, Moïse ne voyait aucun inconvénient à établir certaines tribus de l’autre côté du Jourdain.

Ce qui irrita Moïse, ce furent les tribus qui demandaient à faire bande à part, celles qui souhaitaient se détacher de notre destinée commune. Il pouvait exister de bonnes raisons de vivre séparément, mais les motifs financiers et le peu de prix qu’elles attachaient à la sainteté de la Terre Sainte n’en faisaient pas partie.

Il ne faut pas confondre indifférence et générosité.

Moïse voulait que le peuple soit prêt à se sacrifier pour une cause supérieure, mais il fut déçu par ceux qui ne comprenaient même pas que vivre loin de notre terre constituait déjà un sacrifice.

De même, comme mon maître me l’avait fait remarquer, nous ne devons jamais nous battre pour notre propre avantage ni écarter quelqu’un pour avancer à ses dépens. Mais nous devons en même temps savoir apprécier tout ce que D.ieu, la sainteté et le judaïsme ont de beau et de merveilleux, et saisir toutes les occasions qui s’offrent à nous de nous rapprocher de D.ieu.